| Commentaire (1) | Votes (65) Chronique littéraire "héros au quotidien"Jacqueline, aide à domicile payée 800 euros par mois"Les héros du quotidien", ce sont ceux qui oeuvrent sans compter au chevet de la société. Mais dont on n'entend jamais parler. Dans ses chroniques, la romancière et historienne Joëlle Guillais met en lumière ces travailleurs de l'ombre. Portrait de Jacqueline, aide à domicile. Alors que l'automne s'est jeté en bourrasques pluvieuses sur le Perche, Jacqueline me reçoit dans sa maison, élégante et gaie comme une estivante, pétillante comme à vingt ans.
Qu'importe la pluie, la neige, la nuit noire, Jacqueline sera à huit heures précises chez madame A. En voyant Jacqueline, la vieille dame sourit. Jacqueline la lavera, l'habillera, la peignera, préparera le déjeuner. Et en souriant. En papotant. Elle fera aussi le lit et parlera d'une voix joyeuse au rythme de sa montre. Le geste sûr, gracieux, elle fait en sorte que madame A ne se rende pas compte qu'elle doit faire vite. Jacqueline les aide. C'est le vocable utilisé dans notre pays pour nommer le travail effectué auprès des personnes âgées. Exit le mot "travail". Quant à "métier" ! Peu probable qu'on le reconnaisse comme tel.
Façon Perec, Jacqueline énumère les gens, les villages, les soins à donner, les services à appeler, les courses à faire, les mille kilomètres par mois au volant de sa petite voiture électrique car elle n'a pas les moyens de s'offrir un vrai permis et une vraie voiture, mais plus elle parle de son métier, plus elle sourit. Jacqueline est ainsi faite.
Quand elle se lève, elle ne se contente pas de sourire à la vie, non, elle impose au monde entier de lui sourire. Voilà comment elle puise sa force, sa liberté pour résister et vivre passionnément. Je suis contente, répète ainsi Jacqueline qui assène le mot comme une évidence et d'une voix pleine de grâce. Puis elle rit de nouveau. Et très fort.
Jacqueline continue de sourire et me raconte son père et sa mère, des travailleurs de l'ombre et de toujours. Ses onze frères et sœurs, son père qui fumait déjà à sept ans les mégots trouvés dans la rue. Son mariage, ses deux enfants. Une vraie chance tant elle aime ce métier avec les personnes âgées. Jacqueline est née avec le travail. Enceinte à dix sept ans et demi, elle sera serveuse dans un restaurant de Nogent-le-Rotrou où elle travaillera vingt ans sans être déclarée. Lorsque le restaurant fermera, "elle aura de la chance", celle de se faire embaucher comme ouvrière d'usine à Céton Parfum.
Puis un jour, l'usine de Jacqueline a brûlé comme un torchon. Jacqueline est alors "tombée au chômage". Une année a suivi, vécue dans la peur de ne rien plus trouver, vu son âge.
Au fait, combien gagne-t-elle ? Soudain, son sourire disparait. La somme claque comme une erreur. Huit cents euros mensuel ! Pour être de service nuit et jour, car la nuit, le téléphone peut sonner, une personne âgée perd un peu la tête, alors Jacqueline répond et rassure cette femme ou cet homme relié à la vie par le biais de Jacqueline.
Sans Jacqueline et toutes les autres, sans "leur aide", des cohortes de vieillards déserteraient le territoire rural. Son amie nous rejoint et nous dit qu'elle admire Jacqueline, car elle, elle ne voudrait pas de ce métier précaire et mal payé, sans compter les soins à faire, de l'odeur parfois au matin de l'urine ou autre. Pas de subventions, pas de médailles pour ces héros du quotidien. On souhaiterait juste que tous ceux et celles qui se disent soucieux de l'avenir rural puissent leur assurer des salaires à la hauteur du rôle que ces femmes jouent dans le pays, mais là, autant sourire comme Jacqueline.
Voilà ce que j'ai pensé en quittant la maison de Jacqueline qui vit et travaille dans le Perche. Quelques jours plus tard, le portrait de Jacqueline était publié dans cette belle et intelligente revue, Pays du Perche, dirigée par une femme tout aussi merveilleuse, Nathalie Fey.
Joëlle Guillais
► Du même auteure : Maryline, assistante maternelle
L'auteure : Joëlle Guillais est romancière. Docteure en Histoire de la criminologie, elle a œuvré à l’Histoire des femmes en compagnie de Michelle Perrot. Elle a choisi la littérature pour traduire le monde dans lequel elle vit. Elle nous raconte aussi son Perche natal à travers des récits où elle dénonce notamment les dégâts écologiques de l’agriculture contemporaine. Elle anime également des ateliers d’écriture à Paris et dans le Perche.
Son blog: http://joelleguillais.blogspot.fr/.
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Bravo, bravo, j'ai adoré... je prends mon petit dej... et je viens de faire un magnifique voyage dans le perche chez Jacqueline! Il y en a marre de lire tous ces journaux qui nous plombe le moral... Oui c'est la crise, c'est [...]